Pour les jeunes, par les jeunes de l’océan Indien
Chaque année quelques jeunes quittent temporairement Agaléga pour poursuivre leurs scolarité à Maurice. A 14 ou 15 ans, ils découvrent un univers tout autre, où tout va trop vite. Clichés, pression scolaire, tentations nouvelles et parfois des moqueries est leur lot quotidien. Yohan raconte cette obligation de s’adapter sans se perdre.
Mon parcours, il a commencé à Maurice à 15 ans. Moi, je voulais suivre une filière scientifique, mais à Agaléga, c’était tout simplement impossible. Le collège n’offre pas ces matières. Ce choix a été difficile à faire, mais il était crucial pour mon avenir. C’était un véritable chamboulement pour moi. Du coup, étudier à Maurice, ça signifie vivre loin de sa famille, de ses amis, de son île. À 14-15 ans, c’est un gros choc. Et puis, il ne faut pas oublier qu’à l’adolescence, on cherche ses repères, et là, nous devions nous éloigner de tout ce qui nous était familier !
J’ai eu de la chance : ma grand-mère vit à Maurice depuis des années, alors j’ai posé mes bagages chez elle. Elle m’a chouchouté, mais ce n’était pas la fête tous les jours, ça, je vous le garantis. Il y avait des règles, et il fallait les suivre. En gros, j’étais plus libre mais pas trop. Par contre, j’ai vu d’autres jeunes venus d’Agaléga comme moi qui n’avaient personne ici. Certains vont en famille d’accueil, d’autres vivent dans le centre des Amis d’Agaléga à Roche-Bois. Franchement, ce n’est pas facile. Dans les familles d’accueil, il y en a qui se sentent de trop, pas à leur place. Certains vivent des expériences traumatisantes. Et dans le centre, tu as un toit, d’accord, mais tu es livré à toi-même. Tu apprends vite à te débrouiller. Pas le choix. Tu ne peux pas être insouciant comme chez nous. Ici, on survit. Et avec tout ça, il faut assurer au collège. Il faut s’accrocher.
Le premier choc, c’est le nombre d’élèves. Chez nous, le collège entier, c’est 30 personnes. Ici, c’est 30 élèves par classe ! Les profs ne peuvent pas accorder la même attention à chacun. Et puis, il y a un autre problème : les leçons particulières. Une vraie industrie. Si tu n’as pas les moyens, tu es vite largué. Chez nous, à Agaléga, il existe un accompagnement scolaire que les enseignants offrent bénévolement. Mais une fois à Maurice, nous n’avons pas tous les moyens de payer des profs en plus après les heures d’école. C’est vraiment cher. Ici, c’est quasiment une norme.
Et puis, il y a la façon dont les gens te regardent. Évidemment, tu es « le nouveau ». Mais quand tu es Agaléen, c’est encore pire. Certains au collège te posent des questions du genre : « Tu ne manges que des noix de coco et du poisson ? » « Vous avez l’électricité chez vous ? » « Tu parles français, au moins ? » Tu ne peux pas empêcher les gens d’avoir des préjugés, mais ça pique. Tu as l’impression d’être une bête de foire. Comme si, parce que je viens d’Agaléga, j’étais forcément inculte, limité, arriéré. Le pire, c’est que même certains profs s’y mettent. Quand tu fais une faute en classe, il y en a qui balancent direct : « Normal, li sorti Agaléga. » Comme si mon origine définissait mon intelligence. Au bout d’un moment, ça use. Ça te donne envie de disparaître. J’ai commencé à me taire, à ne plus dire d’où je venais. Juste pour éviter les remarques, pour être un peu tranquille.
Venir étudier à Maurice peut aussi s’avérer être un piège pour nous, les jeunes d’Agaléga. Je m’explique : chez nous, on n’a pas de distractions à gogo. Elles se résument à la pêche, un peu de volley-ball, du football et quelques jeux de société. Il n’y a pas de restaurants, pas de supermarchés, pas d’hôtels et encore moins de centres commerciaux. D’une certaine manière, notre île est préservée, et c’est assez exceptionnel. À Maurice, c’est le vertige ! Il y a plein de choses auxquelles nous ne sommes pas habitués. Par exemple, chez nous, on marche. Ici, il faut prendre un transport pour aller dans la ville d’à côté, et ça coûte une blinde!
J’ai vu des amis se laisser tenter par toutes sortes de loisirs. Les sorties sans restrictions, les jeux d’argent, la cigarette, l’alcool. Certains sont devenus accros aux réseaux sociaux alors qu’à Agaléga, on est à peine connecté. Dans certains cas, cela a conduit à des échecs scolaires. Pour nous, jeunes d’Agaléga, il est impératif de venir à Maurice pour terminer notre scolarité, mais entre brimades et tentations, il faut garder la tête froide. Bon, je dis ça parce qu’aujourd’hui, à 20 ans, j’ai fini mes études et je peux regarder le chemin parcouru. Quand tu viens de débarquer, ce n’est pas la même histoire. On doit s’adapter, réussir pour se faire une place à Maurice. Nos vies sont condamnées à se dérouler entre Maurice et Agaléga. On doit chercher l’équilibre pour ne pas basculer du mauvais côté.
Yohan, 20 ans